22 Mai 2003, laprovence-presse.fr - André-Denis MOUSSET -
Le "J’accuse" du petit-fils de Gaston Dominici
Après un premier ouvrage écrit il y a cinq ans, Alain Dominici publie demain, une lettre ouverte au chef de l’Etat. Il y dénonce les erreurs de l’enquête avant de demander la révision du procès
"L’affaire Dominici n’existe pas. Sans preuves et sans mobile, elle n’est rien d’autre qu’une effroyable erreur judiciaire. L’affaire Dominici n’existe pas. Et cette vérité-là devrait vous suffire, Monsieur le Président, pour ordonner la révision de la décision du 28 novembre 1954".
Ce jour-là la cour d’assises de ce qui était encore les Basses-Alpes condamnait à mort Gaston Dominici, un agriculteur de Lurs agé de 77 ans, pour le meurtre d’un couple de touristes anglais et de leur fille, les Drummond, retrouvés deux ans plus tôt assassinés près de sa ferme. Près d’un demi-siècle plus tard, après six demandes en révision demeurées vaines, la première avait été déposée dès 1956 par les avocats de Gaston, Mes Emile Pollak, Pierre Charrier et René Floriot- Alain Dominici, l’un des petit-fils du Patriarche de la Grand-Terre, a décidé de s’adresser solennellement, au travers d’une Lettre ouverte pour la révision qui paraît demain chez Flammarion, au chef de l’État.
Onze ans d’enquêtes et de combat
225 pages qui résument onze ans d’enquêtes et de combats. Point par point, Alain Dominici et le journaliste William Reymond qui en est le co-auteur, s’attachent à y démonter toutes les pièces du dossier. À montrer cette "logique de la ville" qui fut celle du commissaire Sebeille le "super-flic marseillais", "un commissaire ne menant pas une investigation policière mais bel est bien un combat personnel". Et l’enfoncement des Dominici dans une "logique" de l’enfermement.
Ils mettent en lumière les témoignages négligés qui contredisent la version des policiers. Ou celui du facteur de Lurs qui affirma avoir vu les anglais dans leur Hillman dans le village la veille du drame.
Ils s’étonnent que l’on ne se soit pas d’avantage penché sur la personnalité de Sir Jack Drummond, un brillant scientifique qui fut sans doute aussi un discret et efficace agent des services secrets britanniques travaillant sur les armes chimiques notamment les gaz toxiques. Il est prouvé aujourd’hui qu’avant le drame, il avait déjà fait plusieurs voyages dans le sud de la France. Il aurait même eu un rendez-vous à Lurs en 1947 avec un mystérieux interlocuteur. S’intéressait-il aux activités de l’usine chimique de Saint-Auban toute proche, alors à la pointe de la recherche ?
Et comment avoir négligé la piste de cet autre couple d’Anglais qui semble avoir suivi les Drummond comme leur ombre tout au long de leur périple du mois d’août 1952 qui allait les conduire de Domrémy jusqu’à Digne ?
Des pièces du procès retrouvées aux archives
Et ce n’est pas tout. Les auteurs révèlent aussi quelques faits incroyables. Comme ces pièces importantes du dossier, un second éclat de la crosse de la carabine qui servit à fracasser le crâne de la petite Elisabeth Drummond, une balle écrasée, la culotte maculée de sang de la malheureuse enfant, écartées des pièces du procès et que l’on retrouvera, près de quarante ans plus tard, dans un dossier oublié des archives départementales installées à l’époque tout près du tribunal de Digne !
Comme est incroyable le fait qu’ait été écarté le témoignage d’un certain Wilheim Bartkowski, un Allemand connu des services de police comme "l’homme aux 80crimes et délits" entendu successivement par la police allemande, la police anglaise et la police française qui s’accusait, avec une stupéfiante précision, d’avoir participé au triple meurtre de Lurs. On pense aujourd’hui qu’il fut, en pleine guerre froide, un homme de main des services secrets tchèques, bras armé des soviétiques.
Alors y a-t-il derrière tout cela, comme l’affirment les auteurs, une affaire d’Etat? Le président René Coty savait-il lorsqu’il commua en 1957 la peine de mort de Gaston Dominici en travaux forcés à perpétuité ? Et le général De Gaulle lorsqu’il gracia le vieil homme en 1960, "coupable" selon les jurés bas-alpins, faut-il le rappeler d’avoir assassiné trois personnes et achevée une enfant de dix ans à coups de crosse !, moins de six ans après le procès ?
Aujourd’hui sans doute est-il temps de réexaminer sereinement toutes les pièces du dossier. De reprendre tous les éléments de l’enquête. Et de rejuger, sans haine et sans passion, avec le recul qu’apporte un demi-siècle d’histoire, l’affaire de Lurs. Il y va de l’honneur des Dominici. Et de l’honneur de la Justice.
André-Denis MOUSSET - La Provence -